Le handicap invisible n’existe pas, c’est une oppression à déconstruire

On a toutes et tous entendu parler de handicap invisible. Ce terme, qui prétend lutter contre l’invisibilisation des personnes concernées, cache, en réalité, bien plus qu’il ne montre.


L’invisibilité comme excuse

Un dimanche matin, à vélo dans mon quartier, j’appuie sur la pédale, et…Je suis projetée sur le pare-brise d’une voiture, puis de l’autre côté du carrefour, à plusieurs mètres. Le conducteur roulait trop vite, et pieds nus. Allongée sur le sol, sonnée, j’attends les pompiers appelés par des passants. « Je ne vous ai pas vue » se justifie le conducteur, comme s’il était la victime.

Ces mots, « je ne vous ai pas vue », sont les seuls qu’il m’adresse. Ils semblent faire disparaître toute culpabilité. Ils me disent que j’étais invisible, en plein jour, au milieu d’un carrefour. Que cette invisibilité explique mieux que la vitesse, la conduite pieds nus et l’inattention, le fait que je sois allongée sur le sol, du sang sur les vêtements, à ne pas savoir si mon corps fonctionne encore. Ces mots sont anxiogènes.

Il aurait pu dire je n’ai pas fait assez attention, j’ai mal conduit, mais il a préféré dire qu’il n’avait pas pu réagir en fonction de ma présence, puisqu’il n’en était pas conscient. Comme si les torts étaient partagés, comme si j’aurais dû me rendre plus visible, et comme s’il se dédouanait d’une part ou de toute responsabilité.

C’est ce que l’on répète chaque jour à des millions de personnes. La responsabilité de leur situation leur revient : elles sont certes handicapées, mais on ne le voit pas. Leur handicap est dit « invisible ». Personne ne peut donc agir en conséquence.


Pourquoi l’expression « handicap invisible » nous pourrit la vie

Ce terme est utilisé en opposition au handicap dit visible. Comprendre : les altérations physiques évidentes par rapport à la norme, ou les prothèses et appareillages impossibles à dissimuler.

Le handicap dit invisible concernerait 80% de la population handicapée en France, soit plus de 13% de la population totale, si l’on s’en tient au chiffre (minimisé) des handicaps déclarés. C’est un terme fourre-tout. On y retrouve, pêle-mêle, les troubles psys, le daltonisme, les troubles cognitifs, les hernies discales, le TDAH, le diabète, l’épilepsie, l’autisme, la fibromyalgie, la malvoyance partielle, les souffles au cœur, la sclérose en plaque, la douleur chronique, etc.

Invisible – adjectif : Qui n’est pas perceptible par la vue : Une étoile invisible à l’œil nu. Synonymes : imperceptible – indécelable – indiscernable. (Larousse)

Environ 9 millions de personnes présentent un ou plusieurs handicaps qui ne seraient ni perceptibles ni décelables. Il serait donc matériellement impossible de prendre conscience de cette spécificité. L’absence de conscience du handicap entraîne de fait, l’impossibilité de s’y adapter, comme un conducteur ne peut penser à freiner s’il n’y a pas de vélo sur sa route.

Le besoin commun de toutes les personnes handies, c’est l’adaptation. De l’environnement, des interlocuteurices, du mobilier, de l’espace, des moyens techniques ou humains, peu importe. Le terme handicap invisible sous-entend que seule la personne handie elle-même peut savoir qu’il existe un besoin particulier nécessaire à son bien-être et/ou à sa sécurité. La charge du handicap, et ce qu’elle comporte d’information, de sensibilisation, de demande pour accéder à des droits ou des aménagements, ne peut revenir à la société, déresponsabilisée par l’invisibilité. Elle est transférée à la personne handie, par le simple usage de cette expression.

Dans une société qui méprise la vulnérabilité, n’avoir d’autre choix que de se clamer vulnérable pour accéder à ses droits est une violence. Devoir, de plus, faire face à l’incrédulité, aux critiques de toutes sortes, au déni, est parfois tout simplement au-dessus des forces des personnes concernées. Beaucoup d’entre elles renoncent aux aménagements qui leurs sont dus, par peur. Malgré ma grande gueule, ça m’arrive aussi.


Un fossé entre la théorie et la pratique

Il existe en réalité des handicaps frappants d’évidence, et d’autres qui le sont moins. Il existe aussi des handicaps fluctuants : l’intensité des répercussion est variable. En bref : toutes les personnes handies n’ont pas un néon rouge HANDICAP qui clignote en permanence au dessus de leur tête. Il n’existe pas pour autant de handicap qui ne se manifeste par rien. Et même s’iels ne l’identifient pas comme tel, nos pair.es agissent en conséquence.

Remontrances, critiques, soupçons de mauvaise volonté ou de manque d’implication, dénigrement, rejet, agressions verbales et physiques, harcèlement, difficultés d’accès à l’emploi, violences intrafamiliales, scolaires, institutionnelles, médicales (…) sont les quelques menus déboires couramment évoqués par les personnes concernées par le handicap dit invisible. Comment une condition peut-elle entraîner tant de réactions systématiques, alors qu’elle est imperceptible ?

Dessin : fond rouge, dessin noir, une personne non genrée, au centre, visiblement en colère, mains sur les hanches, est violemment pointée du doigt par 6 mains qui l'entourent
Illustration par @mad_nea, autiste et fière.

Contrairement à ce qu’on essaye de nous faire croire avec ce vocabulaire dévastateur, notre perception ne s’arrête pas à l’image d’une personne à un instant T. Nos interactions sociales ne sont pas réalisées à base d’images fixes. Nous utilisons l’ensemble de nos sens, nous analysons chaque situation vécue pour en déduire sans cesse des informations. Nous ne nous arrêtons pas à l’évidence d’un premier coup d’œil. Ce n’est pas le handicap qui est invisible, c’est la société qui ne veut pas le voir.

Lorsqu’une personne demande plusieurs fois de répéter une phrase, on la trouve d’abord inattentive, puis carrément relou, plutôt que d’envisager une surdité partielle. On va jusqu’à lui répondre d’un ton moqueur : « T’es sourde, ou quoi ? ». Sa surdité est non seulement perçue, mais aussi nommée. Elle n’est pas invisible, mais le rapport entre problème perceptible et handicap n’est pas réalisé. (À ce stade, il est probable que la personne ait du mal à répondre oui, même si elle est réellement sourde).

Les handicaps dits invisibles entraînent des effets tout à fait perceptibles pour toustes. Nous ne sommes simplement pas éduqué.es à les relier à un possible handicap. Aussi le jugement est sans appel : les différences sont perçues comme des originalités non souhaitables, un manque de volonté, de la fainéantise, une mauvaise éducation, une volonté d’entraver la bonne marche des choses, du j’m’enfoutisme et j’en passe.

Le fait de désigner un handicap comme invisible, pose le principe de l’impossibilité de s’adapter, mais aussi celui de l’inutilité de toute sensibilisation. À quoi bon, puisque personne n’est responsable ? On n’apprend jamais, ni enfant ni adulte, devant un comportement qui nous surprend ou nous dérange, à se dire : Stop, qu’est ce que je constate ? La personne que je m’apprête à juger a-t-elle la possibilité d’agir autrement ? Fait-elle face à un handicap ?

Ce qu’on fait de mieux en matière de sensibilisation, c’est de rendre visible le soit disant invisible : Merci, chères personnes handies, de bien vouloir porter un badge Duoday lorsqu’on vous accueille en entreprise, ou un tour de cou orné de tournesols quand vous prenez l’avion*. Ce fameux néon rouge, enfin ! En effet, une fois le handicap identifié comme tel, c’est toute une société qui se précipite pour offrir ce qu’elle a de meilleur en termes d’accessibilité. (non)


Le handicap visible n’est pas un sésame d’accessibilité

Le concept de handicap invisible n’est qu’un leurre justifiant l’absence systémique d’adaptation. Il permet de demander aux personnes concernées de correspondre à une norme, tout en méprisant le coût et les souffrances entraînées. Martelé sans cesse et partout, il est intériorisé par de nombreuses personnes handies, qui finissent par déplorer le dit manque de visibilité de leurs difficultés.

Pourtant, le handicap visible n’est en rien un sésame d’accessibilité. Il suffit d’avoir un membre cassé pour réaliser que notre environnement quotidien n’est en rien adapté. Ou d’essayer de réserver un restaurant pour plusieurs convives, dont une personne en fauteuil, en s’assurant qu’il y a bien à la fois une entrée et des toilettes accessibles (sans que le restaurateur ne réponde «Les toilettes, c’est important ? » ). D’essayer, en tant que PMR, de prendre le train dans des conditions acceptables, ou les transports en commun parisiens sans encombre, la liste est longue.

Le nœud du problème lorsque l’on parle de handicap, ce n’est pas qu’il soit invisible (auquel cas on prétend ne pas pouvoir s’adapter) ou visible (là on préfère que cela reste caché). C’est que la société nous apprend à considérer tout handicap comme horrible et effrayant, plutôt que comme une variante de la norme, à laquelle il est possible de s’adapter. Quelle ironie, quand on considère que la communauté handie est une minorité que chacun.e peut rejoindre au cours de sa vie.


Désigner tel handicap comme invisible, et tel autre comme visible (quand on ne peut faire autrement) renforce ce fonctionnement par nature excluant. Cela fractionne et désuni, c’est une oppression supplémentaire.

Que nous apprend-on, que connait on du handicap, au final ? Pas grand chose. Le fait de voir une personne en fauteuil ne nous donne pas plus d’indication sur son dossier médical que sur son vécu, si ce n’est qu’à l’instant T, elle est en fauteuil.

On pense deviner ses difficultés par pure représentation sociale, et on la traite en conséquences de ces représentations, souvent pas très glorieuses. Les difficultés rencontrées par les personnes handies ne sont pas les mêmes selon que leur handicap soit dit visible ou invisible, mais le problème de fond est similaire.


Une personne française sur six est handie. 85% des handicaps sont réputés acquis au cours de la vie ; l’espérance de vie en bonne santé des français.es tourne autour de 66 ans. On peut naître handi, ou le devenir à tout âge.

Pourtant, la société nous apprend à considérer toute personne comme valide par défaut. Par défaut, son fonctionnement est donc uniquement adressé aux personnes valides : L’aménagement des espaces est à peine plus investi que l’aménagement des esprits. La prétendue diversité ne saurait exister, tant qu’on ne considèrera pas l’espace dans lequel nous évoluons ensemble comme un bien commun qui se doit d’être accessible à toutes et tous, sans concession.

*Tour de cou tournesol pour identifier le handicap invisible : vidéo du média BRUT

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4 réponses à « Le handicap invisible n’existe pas, c’est une oppression à déconstruire »

  1. Avatar de
    Anonyme

    Bonjour,

    J’irai plus loin: Le Handicap n’existe pas. En tout cas pas tel que pensé actuellement.

    Définition : « Constitue un Handicap, toute limitation d’activité ou restriction de participation à la vie en société subie dans son environnement par une personne en raison d’une altération substantielle, durable ou définitive d’une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques, d’un polyhandicap ou d’un trouble de santé invalidant. »

    Le handicap est dans sa définition même une notion relative. On parle d’environnement. L’Handicap est ainsi fonction d’un environnement.

    Par ailleurs, la notion d‘altération est problématique. Une altération se définie forcément par rapport à une situation de référence. On peut parler de référence quand il y a une dégradation d’un état (l’état initial est la référence) du fait de la vieillesse, d’un accident. Mais lorsque la personne est née ainsi, pas de référence antérieure possible. Cela veut dire que cette altération est jugée au regard d’une référence externe, qui renverrait donc à standard, une norme. La fameuse normalité.

    C’est ce point qui est problématique à mon sens. Il ne peut exister de normalité car il ne peut exister de référentiel absolu commun. Par exemple, pour un aveugle de naissance, il est normal de ne pas faire usage de ses yeux, c’est son référentiel. Donc par extension, du fait de nos individualités, il est impossible de trouver un référentiel commun, et personne ne peut être normal. Je défie quiconque de trouver quelqu’un de normal.

    La normalité n’existant pas, il ne peut y avoir d’écart à la normalité qui serait qualifié de handicap.

    Pourtant, nous ne pouvons refuser de voir difficultés réelles de personnes à vivre dans leur environnement quotidien.

    Certains pourraient alors me dire que le handicap est lié à des capacités que l’on qualifierait de diminuées. A titre personnel, je trouve que c’est une notion toute relative (la capacité), qui engendre un risque de dérive, et par ailleurs les capacités, sont des des limites plastiques dans bien des cas.

    La notion de capabilité, qui renvoie à la liberté individuelle, me paraît plus appropriée. La possibilité effective qu’un individu a de choisir diverses combinaisons de « mode de fonctionnement ». Les « modes de fonctionnement » sont par exemple se nourrir, se déplacer, avoir une éducation, participer à la vie politique. Pour être libre, il faut avoir des droits, la possibilité de faire des choix et surtout les moyens d’appliquer ces choix, de le rendre effectifs. En absence de possibilité d’exercer cette liberté (accès impossible à un bâtiment car trop bruyant avec des marches, etc), elle n’existe pas.

    Le handicap au sens large serait alors une atteinte à la capabilité d’exercer des libertés individuelles fondamentales, une atteinte à la possibilité pour les individus de faire des choix parmi les biens qu’ils jugent estimables et de les atteindre effectivement.

    Deux choses découlent alors de ce changement:

    • acceptation sociétal de l’absence de normalité
    • un nouveau mode de penser intégrant simplement la nécessité de donner aux individualités les moyens d’exercer leur liberté de faire des choix de vie et de les rendre effectif, quel que soient leurs difficultés initiales, nouvelles, ou temporaires.

    Il s’agit de revoir en profondeur notre logiciel de penser – dès le plus jeune âge – car le problème est profond, ancré dans nos éducations, et la trahison envers les fondamentaux : Liberté, Egalité, Fraternité, Justice, Solidarité. Il nous faut apprendre à faire preuve de bienveillance envers l’autre, apprendre la culture du compromis, de la convivialité, du vivre ensemble, de la solidarité (lien de réciprocité qui unit le citoyen à la société). Il y a du boulot, je vous l’accorde, mais il faut s’y atteler chacun à son échelle!

    Je garde espoir!

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  2. Avatar de lya

    @leblogdepetiteloutre.com

    Desolée du retard mais je viens d'arriver sur Mastodon.

    C'est tellement vrai…

    Comme la société te fait sentir que tu es en erreur d'être comme tu es alors que tu galères chaque jour, fais de ton mieux et dépense chaque jour une énergie colossale pour faire ce que d'autres font sans même s'en rendre compte.

    ❤️

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  3. Avatar de
    Anonyme

    Maintenant, je me balade avec des badges « AUTISTE » et « TDAH », comme ça les gens n’ont plus aucune excuse.

    à côté de ça, je dirais que la relative discrétion de mes handicaps peut avoir un avantage, certes relatif lui aussi: je risque beaucoup moins de subir une agression validiste de la part d’une personne que j’aurais brièvement croisée dans la rue, puisque j’ai un passing de neurotypique aux yeux de ces dernières, ce qui ne serait pas le cas si j’avais une différence perceptible en un clin d’oeil.

    Pour finir, j’ai l’impression que le concept de handicap invisible était surtout pavé de bonnes intentions, comme pour dire « ce n’est pas parce que cette personne n’a pas l’air handicapée qu’elle ne l’est pas », ce qui est plutôt vrai, même si ça a les conséquences évoquées dans l’article.

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  4. Avatar de
    Anonyme

    Je n’aime pas la notion de « invisible« , comme l’homme invisible, on ne le voit pas, on pourrait croire qu’il n’existe pas. J’aime la notion plus juste à mes yeux de « discrétion« , un fonctionnement qui est discret. Parce qu’à qui est formé pour le repérer, le trouble du neurodéveloppement que ce soit l’autisme ou le TDAH est bien visible justement.

    A qui le vit au quotidien, là aussi au bout d’un moment à force de travailler à comprendre son schéma de fonctionnement, il devient clair qu’on est autiste. On comprend qu’on n’est pas gêné par la lumière car elle est trop forte, et on voit bien que les collègues autour de soi n’ont aucun problème avec (il suffit de leur demander), alors que soit on est mal, en souffrance, profondément gêné. On comprend bien qu’il y a une différence entre se demander si on devrait sourire à Marc car on l’aime bien et manque d’estime de soi (a peur du rejet), et se demander si on doit sourire à Marc car on ne sait plus trop sa leçon de sociabilisation (normalement que le sourire ça montre de la joie donc si on sourit trop fort à Marc, il pourrait le prendre pour « Marc me procure une joie intense, je suis amoureuse de Marc » et ce serait la gêne car on n’est pas amoureuse de Marc. Et si on l’était, et bien on a assez d’estime pour le lui dire.)

    Je n’aime pas la notion de invisible, je pense que discret est déjà plus juste :) La notion de handicap, je peux l’entendre aujourd’hui en 2024 car la manière dont la société n’organise pas suffisamment d’espace de protection des autistes et ne partage pas assez une parole juste d’information sur l’autisme handicappe les autistes dans leur vie quotidienne. J’aimerais bien que soit davantage rappelé que ce n’est pas si difficile d’être autiste, et que c’est bien la société à ce stade (dans son manque d’organisation ici et là pour les autistes, sa communication dédramatisante et inclusive des autistes) qui les met en difficulté, altère significativement la qualité de vie des autistes au quotidien. Oserais-je dire que c’est un peu la même chose encore pour les femmes? Le système société altère encore trop leur qualité de vie au quotidien? Les personnes gays également. Et quand on cumule TSA et femme, TSA et femme et lesbiennes. Tout cumul en vérité, je réalise que ça doit être encore plus d’impact sur la qualité de vie au quotidien de fait.

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