Différente, de Lola Doillon : pourquoi il faut cramer ce film (et le patriarcat)

Katia, l'héroine du film, dans les bras de Fred, son compagnon

Différente, réalisé par Lola Doillon, est un long métrage français sorti le 11 juin 2025. Il est présenté comme une comédie romantique introspective, une plongée dans la quête identitaire et l’acceptation de soi d’une femme qui découvre tardivement qu’elle est autiste. Porté par une distribution menée par Jehnny Beth (Katia), avec Thibaut Évrard (Fred, le compagnon), Mireille Perrier (la mère) et Irina Muluile (la pote et collègue), le film entend mêler humour, romance et réflexion sur la singularité des vécus amoureux et sociaux.

Katia est une brillante documentaliste de 35 ans qui fait preuve de singularité dans sa manière de vivre ses relations, toutes plus ou moins chaotiques. Sa participation à un nouveau reportage l’amène enfin à mettre un mot sur sa différence. Cette révélation va chambouler une vie déjà bien compliquée. (synopsis allociné).

Quand je l’ai lancé, je m’attendais à un film “bof” : une comédie romantique tiède et naïve, un truc gentil, un peu feel-good, vraiment pas ce qui m’inspire. Mais j’étais curieuse de voir comment les problématiques du diag tardif d’autisme étaient portées à l’écran, sans être adepte du concept d’autisme au féminin qui fait référence à une vision beaucoup trop binaire du genre.

Dès les premières minutes, j’ai compris que c’était autre chose. Je ne m’attendais à rien, mais je suis quand même déçue révoltée.

Je n’ai pas vu ce film seule, et je tiens à remercier les personnes qui l’ont regardé avec moi 1/de ne pas m’en avoir voulu d’avoir proposé ce visionnage 2/d’avoir eu le courage d’être restées jusqu’à la fin 3/pour leur présence dans le débat en parallèle, grâce à laquelle je ne me suis pas sentie isolée dans ma colère.


Du WTF en pagaille

C’est assez simple, y’a rien qui va. Le socle du film est en roue libre. On pourrait faire une liste à la Prévert des trucs posés là pour faire « comme si » mais où rien ne colle. Des réunions de boulot qui durent 5 min et où on règle tout, au mec qui ne bosse pas mais a tout à fait les moyens de s’acheter un bateau et de le retaper, on est dans une suite d’incohérences tellement consistante qu’on arrive pas à s’en extraire pour suivre un tant soit peu. C’est pas comme si c’était le premier film avec des incohérences crasses, mais c’est le premier que je vois où on les empile autant les unes sur les autres. L’effet global, c’est que ça fatigue énormément. On apprécierait de reprendre son souffle entre les « mais WHAT ? » et les « ah ah ah/rire jaune/ n’importe quoi! ». Ça sera pour une autre fois.

C’est finalement pas si grave, puisque le reste est à l’avenant. Y’a pas vraiment d’histoire, ce truc avec un fil conducteur qu’on peut s’attendre à trouver dans un film. L’impression globale que me laisse le film, c’est celle d’une valise trop remplie de choses pas forcément utiles, dont on sait qu’elle va s’éventrer si on a le malheur de partir en voyage avec. La réalisatrice le dit elle même « Tout ce que j’apprenais, j’avais envie de le mettre dans le film. Au premier jet, j’avais un scénario épouvantable. Il n’y avait que de l’info. Mais on ne peut pas tout partager et mettre des mois de connaissances dans un script, ça en devient indigeste. Alors, il y a eu une vraie réflexion. »* La réflexion n’a pas vraiment fonctionné, mais soit.

L’impasse sur l’errance diag

Le sujet qui sous tend le diagnostic tardif, c’est l’errance diagnostique. Le diagnostic d’autisme ne tombe jamais sur personne par hasard au détour d’un chemin bucolique. Sur personne, sauf sur Katia, qui ne cherche rien d’autre que de garder son boulot. Qui n’est ni en interrogation, ni en dépression, ni en burn out, ni en situation sociale précaire, ni…rien de ce que traversent classiquement les personnes autistes non diagnostiquées. Elle mentionne vite fait avoir du mal à garder un job, mais la mise en scène de sa situation dit complètement l’inverse : elle fait n’importe quoi dans son taf mais n’en subit aucune conséquence, son boss veut la garder malgré des restrictions budgétaires, son collègue lui demande de prendre le relai sur un boulot qui n’est même pas le sien, et tout passe crème.

Bref, on a l’impression que l’idée de l’autisme vient se poser sur elle comme un papillon sur une fleur de printemps, tout en douceur. Pas besoin de cheminement quelconque, d’acceptation ou de quoi que ce soit. Pas de détour via un quelconque bullshit pseudo psy médical, pas de bataille pour trouver des pros ok, tout lui est servi sur un plateau – c’est propre, rapide et efficace (oui oui, quand on reprend la chronologie du film, tout se passe en max un mois), complètement à l’inverse de la réalité des personnes en errance.

Le problème n’est pas tant que ce soit invraisemblable, mais plutôt que ça invisibilise complètement une grosse part de la problématique (peut être la principale) que le film prétend aborder. Partant de là, plus grand chose n’est crédible, et le coté sensibilisation du film tombe aux oubliettes.

On pourra me répondre que c’est faux, puisque le film cite à peu près TOUT ce qu’il y aurait à savoir sur l’autisme. Le problème c’est bien qu’il cite sans jamais illustrer, ou alors pas de manière cohérente, accessible au public.

Une image grossière de l’autisme

Encore une fois, la valise est trop pleine. On comprend qu’on s’est documenté pour réaliser le film. Mais est ce une raison pour tout massacrer ? J’ai lu dans certaines critiques que le film était scolaire : je déconseille fermement à tout étudiant de restituer ses connaissances de la sorte, sans trier, argumenter, sans finesse, hiérarchisation ou organisation. Ça ressemble plus à une régurgitation impromptue dont on a envie d’effacer toute trace au plus vite.

On se retrouve avec une liste de symptômes ânonnés, empilés dans une suite sans fin : il est à la fois impossible de ne pas s’y reconnaitre un minimum, et impossible d’adhérer tellement c’est grossier. Il n’y a aucune tentative de représentation du masking : Katia est comme elle est, elle n’essaye pas de se fondre dans la masse, envoie bouler son boss quand il lui propose un sujet qui ne l’intéresse pas et se pointe oklm avec casque et lunettes de soleil au boulot dès le lendemain de son diag. De quoi faire grincer des dents toute personne qui a déjà tenté d’obtenir des aménagements au taf, à l’université ou même entre potes.

Mais c’est pas le pire. Le film nous offre une séquence incroyable : lors d’un trajet en voiture avec Fred, Katia entend un morceau qu’elle adore. On s’attend à un moment d’intensité autistique : stimming débridé ou infodump passionné. Mais, sans aucune justification sensorielle ou psychologique, sans aucun avertissement, tout bifurque : en quelques secondes, emballée par la situation (???) Katia se déshabille sur un rond-point, sa poitrine brusquement exposée à l’écran, dans un moment de pur male gaze (et l’ensemble débouche évidemment sur une scène de sexe). J’ai toujours pas compris.

Le patriarcat en embuscade

Les histoires d’amour au cinéma ne sont pas innocentes. Elles suggèrent aux spectateurices ce qui est acceptable dans une relation, quelles concessions sont normales, où se situent les limites. Dans Différente, la relation entre Katia et Fred est présentée comme imparfaite mais valable. Evidemment y’a rien qui va. Fred est tout simplement toxique, et j’insiste, du début à la fin. Victimisation, gaslight, infantilisation, harcèlement (non, on ne dort pas sur le palier de sa meuf pour la forcer à avoir une discussion, merci), possessivité et coercition reproductive : tout ceci est emballé pour faire mignon dans une comédie romantique à la gloire des relations abusives.

Pour les personnes autistes conditionnées à compenser, masquer, et dealer avec leur sentiment d’illégitimité, ce modèle est juste délétère. Le vrai danger de Différente ne se situe pas dans ses maladresses, mais dans le mécanisme d’identification et d’internalisation. Le film offre juste assez de détails pour que les spectatrices autistes se reconnaissent instinctivement en Katia : fatigue sociale, impression d’être “hors-case”. L’effet pervers, c’est que se reconnaître à l’écran entraîne une validation implicite de l’ensemble du récit : la dynamique relationnelle est perçue comme légitime. L’identification transforme la fiction en norme, et la relation toxique est internalisé comme tolérable, romantique, voire désirable. Le film reproduit des schémas patriarcaux classiques : doute de soi, tolérance aux déséquilibres, valorisation du sacrifice féminin, sous couvert de sensibilité et d’émancipation supposée.

On aurait pu sauver le scénario

Mais on a préféré éviter le moindre « militantisme ». L’amie et collègue de Katia, (Irina Muluile, La Mule dans le Bureau des Légendes) était la porte de sortie idéale (et attendue, j’avoue). Mais son rôle est réduit à une présence minimaliste : la classique collègue sympa qui s’inquiète et va au domicile du personnage qui ne vient soudainement plus bosser pour lea ramener à la raison. Il aurait suffit d’une phrase, une seule : « Meuf, ton gars te traite pas correctement, te laisse pas faire. » Les deux collègues avaient déjà une proximité suffisante pour se confier l’une à l’autre.

L’absence d’exploitation du personnage de Marie prend, au fil du récit, une dimension très gênante : on ne peut s’empêcher de se demander si Irina n’est pas juste là en tant que caution diversité. Une femme noire qui tient des propos vaguement féministes, ça aurait sans doute été de trop pour une jolie romance à la française ? Cette neutralisation empêche l’émergence d’une perspective extérieure, qui aurait pu questionner la romance toxique et montrer qu’il existe d’autres manières de construire des relations. Mais Katia reste seule face à Fred, et les normes patriarcales (et racistes) sont confortablement reproduites.

Réarmement démographique

Ce film a le mérite d’aller au bout de ses propos catastrophiques. L’histoire n’aurait pas été complète sans une grossesse non désirée, et finalement acceptée par Katia qui renonce à l’avortement. Par amour, mais pas que : elle comprend que malgré son handicap, elle peut avoir des enfants !

On imagine bien que ce message n’aurait pas existé dans une situation où la mère potentielle aurait été désignée non autonome, ou pire, déficiente intellectuelle, mais la grande révélation du film, c’est que ouf, la femme autiste intelligente peut se reproduire, et DOIT même le faire, quand bien même elle n’a pas envie d’enfant, quand bien même elle est empêtrée dans une relation toxique peu fiable, quand bien même elle débute un processus de réappropriation et de relecture de sa vie, quand bien même elle est persuadée qu’elle va perdre son job bientôt. Et pour fêter ça, elle boit un verre de cidre, parce que l’alcool et la grossesse, en France, par contre, c’est ok.

Une diffusion affligeante

On pourrait se rassurer en constatant que le film n’a fait que peu d’entrées : 35 000 en France, même pour un film à « petit » budget, ça reste plutôt insignifiant en terme d’impact de sensibilisation, et le moins qu’on puisse dire c’est que ça n’atteint pas un public très large.

Par contre, on ne compte plus les institutions/associations liées à l’autisme qui ont organisé des projections. Pour en citer quelques unes en vrac, la Maison de l’autisme (projection débat), le Groupement National des Centres Ressources Autisme, l’Association Asperger Limousin avec le CRA Limousin (ciné débat témoignages), le salon AutiChance, une avant première à Utopia Lyon avec l’association TEDAI, plusieurs GEMTSA…Le film a bien été mis en avant.

Et c’est encore pire : diffusé dans des réseaux spécialisés, le récit dépasse le cadre du cinéma pour devenir une validation sociale et institutionnelle implicite des dynamiques patriarcales : les relations toxiques sont normalisées, la maternité imposée est présentée comme un accomplissement, la vulnérabilité des autistes face aux abus interpersonnels est effacée, sans aucune remise en cause venant de l’extérieur (puisque peu diffusé) ni de la presse (avez vous vu le film ?). Aucune sensibilisation aux violences relationnelles, aux VSS, au contrôle coercitif n’est liée aux multiples diffusions.


Au lieu de fournir des repères, Différente reproduit le schéma patriarcal classique, où la place des femmes serait de se conformer à des normes relationnelles coercitives et de s’insérer dans le cadre familial, quelles que soient les violences ou les manipulations affectives qu’elles subissent. La diffusion institutionnelle de ce message n’est pas anodine : elle contribue à renforcer les injonctions sociales délétères, et légitimise des comportements abusifs.

Différente n’est pas seulement un film qui rate sa représentation de l’autisme. Il met directement en danger les femmes autistes en encourageant leur identification à un personnage qui subit des maltraitances normalisées sans jamais s’en défendre, et sans jamais que son entourage ne s’en inquiète. La situation est d’autant plus problématique, que ce modèle circule sans analyse ni avertissement, au mépris des risques documentés liés aux violences interpersonnelles et aux relations coercitives dans l’autisme.

Alors en attendant Godot que les diverses instances prétendant œuvrer pour le bien des personnes autistes prennent leurs responsabilités, cramer le patriarcat n’est pas une mauvaise idée.

*Source : interview de Lola Doillon

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Une réponse à « Différente, de Lola Doillon : pourquoi il faut cramer ce film (et le patriarcat) »

  1. Avatar de
    Anonyme

    ha bah merci. On est sorti du ciné hyper gênés avec mon conjoint en se disant que la relation toxique était hyper malaisante (et le verre d’alcool final qui a été la goutte de cidre qui a fait déborder le vase des incohérences 🤦🏻‍♀️)

    Mais j’ai vu tellement de témoignages de personnes autistes ravies de leur (parfois multiples) visionnages que je ne voulais pas faire de ma perception une généralité.

    Seul le silence de Julie Sachez sur le film, alors qu’elle y a tenu un rôle, m’a laissé penser qu’il pouvait y avoir une certaine déception sur l’absence de traitement féministe.

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