
En ce doux mois d’avril, au moment même où la délégation interministérielle aux TND nous vend un guide sur la “neurodiversité en entreprise” à coup de charte colorée et de bonnes pratiques illusoires, des personnes se battent pour pouvoir travailler dans des conditions dignes, tant que le permet encore à peu près le droit du travail. En France, le taux de chômage des personnes handicapées reste presque deux fois plus élevé que celui du reste de la population, pendant que seuls 35 % des entreprises atteignent le quota légal d’emploi de personnes handicapées.
Parallèlement, les indicateurs de souffrance au travail continuent de grimper année après année. Dans ce contexte, demander des aménagements de poste revient, pour beaucoup de salarié·es, à se signaler comme un problème. Refus, minimisations, mises à l’écart : les situations de maltraitance professionnelle, de harcèlement et d’épuisement s’accumulent. Voici le témoignage de Plume de Bleuet, femme AuDHD : le parcours concret d’une personne qui a essayé de faire valoir ses droits.
Cet article est un peu long et propose de nombreuses ressources. N’hésite pas à y revenir quand ça te convient. J’ajoute un sommaire pour te simplifier la tâche.
TW : Violences psychologiques, discrimination, mention d’idéations suicidaires
Bonjour chères lectrices, et chers lecteurs, c’est Plume.
Aujourd’hui, je voudrais qu’on aborde un sujet tout profond : quand le TDAH devient un motif pour vous déshumaniser, voire vous réifier, et que ça ne s’arrête même pas là.
Déshumaniser : “Faire perdre le caractère humain, la dignité humaine à (qqn, un milieu)”. Réifier, “Transformer en chose ; donner le caractère d’une chose à”. (Le Petit Robert en ligne)
Quel rapport avec le TDAH me direz-vous ? Eh bien justement, c’est le sujet de cet article. Alors venez, je vous emmène. Mais pas dans ma tête cette fois, dans mon cœur. Au cœur de mes émotions, de mes sentiments, de mes humeurs même… Au cœur de ces coups de poignards en série, que j’ai reçus en plein cœur.
Aujourd’hui, nous allons parler de moi, et de vous aussi. VOUS, qui venez de recevoir votre diagnostic de TDAH, peut-être après des années d’errance. VOUS qui, après un parcours parfois chaotique, et peut-être un, voire plusieurs, burn-out, êtes soulagé de ne pas souffrir d’une maladie neurodégénérative aux séquelles irréversibles, VOUS qui n’êtes pas en train de perdre les pédales, VOUS qui, enfin, allez pouvoir vous comprendre, et peut-être même vous décrypter, face à tous ces autres qui, ne vous ayant jamais vraiment compris, vous ont fait du mal, parfois, peut-être, sans le vouloir, et sans même en avoir conscience…
Enfin, ça, c’est dans un monde idéal, peuplé de Bisounours et de licornes à paillettes. Mais moi, je ne vis pas dans ce monde-là, c’est au pays des Grenouilles que je vous emmène. Vous me suivez ?
Pour me simplifier la tâche, je vais tout accorder au masculin, par défaut,
mais gardez en tête que les femmes sont particulièrement victimes dans ce type de contexte.
Vous connaissez l’allégorie de la grenouille et de l’eau bouillante ? Elle sert à justifier, dans de nombreux domaines, l’idée qu’une progressivité est nécessaire, que si vous faites trop de changements brutaux d’un coup, cela ne fonctionnera pas. En effet, en théorie du moins, si l’on veut que notre petite grenouille se laisse mourir sans rien dire au fond d’une casserole d’eau bouillante, il vaut mieux l’y plonger quand l’eau est encore fraîche.
Bref, vous l’aurez compris : au pays des Grenouilles, la déshumanisation est plutôt du genre lent et insidieux. ILS attendent que VOUS soyez déjà affaiblis, et vous rongent de l’intérieur telles des chenilles de cossus cossus1 qui, malgré leur taille imposante, agissent en toute discrétion, jusqu’à ce qu’il ne soit trop tard.
ILS ne vous jettent jamais dans l’eau bouillante, ILS vous aspirent de l’intérieur, petit à petit, jusqu’à vous enlever tout élan de vie, lentement mais sûrement, sans qu’EUX ne voient rien. Après tout, tant que l’eau ne bout pas, tout va bien, non ? D’ailleurs, VOUS aussi, vous vous êtes fait avoir ! VOUS n’avez rien vu venir, mais l’eau bout depuis longtemps, et maintenant VOUS êtes cuit.
Mais, que s’est il passé ? Chronique d’une descente aux enfers.
Le début de la fin
Souvenez-vous… C’était il y a quelques mois, quelques années peut-être. Après tout ce temps passé à être mal perçu, vu comme une personne peu fiable, voire totalement instable et désorganisée, une vie à tout réussir moins bien que les autres, au prix d’efforts incommensurables, VOUS avez fait un burn-out, et vos fonctions exécutives vous ont lâché.
Au passage, je voudrais souligner ici quelque chose qui me semble capital : cette formulation est absurde ! On ne fait pas un burn-out, on le subit ! Personne ne fait rien pour mériter ça, on se le prend juste en pleine face, tel un tsunami !
VOUS étiez dépassé, fatigué, harassé même, et, après cette chute cérébrale vertigineuse, vous ne saviez plus rien faire, même les choses les plus élémentaires du quotidien. VOUS aviez mal, partout, littéralement, sans même faire un mouvement. VOUS n’étiez plus que l’ombre de vous-même, un homme, ou une femme, à terre. Et c’est là que tout a commencé…
LE DÉBUT DE LA FIN. DE VOTRE FIN.
Du rêve à la réalité
Au début, VOUS avez reçu un diagnostic : vous aviez un TDAH (et peut-être un tas d’autres trucs avec, pour les plus chanceux d’entre vous !). Depuis des années VOUS aviez honte de vous, de votre nullité, de vos échecs, face à toutes ces choses qui semblaient si simples aux autres mais restaient hors de votre portée. Honte d’exister, tout simplement.
Alors, avec ce diagnostic, VOUS avez passé un certain temps à vous (re)construire, à (ré)apprendre à vous connaître, à mettre en place des prises en charge thérapeutiques ou médicamenteuses, et de nombreuses stratégies, pour moins dysfonctionner aux yeux des autres, pour moins vous épuiser à courir des marathons dans votre tête toute la journée.
Et finalement VOUS avez compris que VOUS aviez besoin d’aide, et que, peut-être, VOUS ne seriez plus jamais tout à fait autonome.
VOUS avez digéré cette nouvelle, ce nouveau mur en pleine tête, puis VOUS avez entamé des démarches, avec toutes les luttes qu’elles impliquaient, tant sur le plan administratif que sur le plan relationnel, car en France, il y a encore énormément de résistance face au désir d’inclusion des personnes handicapées, et ce à tout âge2.
Et enfin, vous avez obtenu une RQTH, ce Sésame qui allait vous ouvrir de nouvelles portes, ce Graal qui allait vous permettre de retrouver de bonnes conditions de travail. Mais n’oubliez pas : c’est au pays des Grenouilles que VOUS vivez !
RETOUR À LA RÉALITÉ.

Du déni à la déshumanisation
D’abord, VOUS n’avez pas été entendu. VOUS leur avez pourtant dit que VOUS aviez un TDAH, que vous pourriez leur expliquer si besoin. Mais ILS n’ont pas perçu vos besoins, ni les leurs. ILS n’ont pas compris vos demandes, ILS les ont même jugées abusives.
VOUS n’étiez plus Quelqu’un, VOUS étiez devenu une demi-personne, un des uns, parmi ces autres, les handicapés. VOUS étiez peut-être un sans-nom, ou l’un de ceux dont ON ne doit prononcer le nom que du bout des lèvres, un de ceux dont ON ne doit plus s’approcher (On ne sait jamais, prudence est mère de sûreté !)… À leurs yeux, VOUS étiez surtout un de ceux à qui ILS allaient encore devoir s’adapter.
Oui, car ON vous le dit sans cesse : les handicapés, il y en a de plus en plus ! Que voulez-vous, le handicap est encore très tendance cette année ! Une base intemporelle et durable, qui se marie merveilleusement bien avec le vert patiné de notre société délavée.
Mais QUI allait payer les blocs de Post-it supplémentaires que VOUS demandiez ? Si au moins VOUS aviez voulu un fauteuil, ça ON aurait pu vous le fournir ! Mais des Post-it, quelle idée ?? (Bien sûr que les autres s’en échangent tout le temps, mais ILS ne sont pas handicapés, eux !)
QUI allait donner de son temps pour expliquer cet oxymore du “travailleur handicapé” à vos collègues ? QUI allait devoir leur faire comprendre qu’en dépit de leurs préjugés, VOUS n’étiez pas un Je-m’en-foutiste de première, mais un handicapé consciencieux, juste un peu fatigué de sa vie passée ?
Et QUI allait donner de sa personne même, pour vous écrire les demandes des uns et des autres, au lieu de vous les jeter à la figure entre deux portes, “comme tout le monde” ? Comment ? Structurer les tâches ? Quelle idée saugrenue ! QUI a besoin de consignes claires et de tâches structurées au sein d’une entreprise, franchement ! Ce n’était quand même pas à tout le monde de s’adapter juste à vous, si ?
VOUS ne pensiez tout de même pas remettre en cause le désordre établi, si ?? VOUS n’auriez tout de même pas souhaité qu’ILS en souffrent ? Qu’ILS souffrent et s’épuisent… Juste à cause de vous ?!
Eh oui, au pays des Grenouilles indignées, on sait retourner les situations ! Alors après avoir nié vos besoins de compensation, ILS vous ont culpabilisé : VOUS êtes devenu coupable de porter un handicap, d’avoir choisi de le faire savoir, et surtout de vouloir le faire peser sur le reste de la société.
Là encore, il me semble important de rappeler qu’un handicap3 4 est avant tout subi par la personne concernée, et non porté comme un étendard !
DÉSHUMANISATION.
De la déshumanisation à la réification
Au début, ILS méritaient votre considération, et VOUS la leur. Mais ensuite, les choses ont changé : ILS sont restés humains, mais VOUS ne l’étiez plus. Et VOUS méritiez plus rien. ILS ont quand même essayé de s’adapter au départ, un peu, de montrer qu’ils se préoccupaient de vous surtout, et essayaient de bien faire, mais sans jamais chercher à comprendre quelles étaient vos difficultés, ni vous demander de quoi VOUS aviez besoin.
Évidemment, ça n’a pas fonctionné. ILS ont souffert de s’épuiser en vain, et VOUS avez souffert, vous aussi, de ces adaptations inutiles, parfois même délétères, de la souffrance qu’elles ont généré, pour eux comme pour vous, des incompréhensions multiples et de l’hostilité envers vous qui en ont découlé.
ILS vous en ont voulu, de leur causer tant de tracas, même quand VOUS ne demandiez plus rien (pas même des Post-it…), et peu à peu VOUS êtes devenu responsable de tous leurs problèmes. (Même ceux dont vous ignoriez l’existence !)
VOUS n’étiez plus cet employé qui exerçait depuis des années son métier, avec brio, porté par des valeurs et une détermination sans failles, malgré un épuisement chronique, VOUS étiez désormais le boulet de la bande, celui par qui tous les malheurs étaient arrivés. (Qu’importe si ces malheurs étaient là, lancinants, depuis des siècles… N’oubliez pas : dans le monde des Grenouilles, ILS ne voient pas ce qui ne bouge pas assez vite !).
Quand VOUS arriviez le matin, au mieux on vous lançait un bonjour poli, de loin, un “Ça va ?” qui n’appelait aucune réponse étant donné qu’ILS avaient déjà tourné les talons bien avant que VOUS n’ayez pu ouvrir la bouche. ILS allaient au restaurant entre collègues, sans vous inviter, en toute transparence… La vôtre. Puis ILS ont fini par ne même plus y faire allusion en votre présence.
ILS ont continué à discuter ensemble, de tout, de rien, à s’envoyer des messages pendant les congés, mais VOUS n’étiez déjà plus là : l’équipe s’est ressoudée autour de vous, mais sans vous. ILS sont devenus un, et VOUS êtes devenu… Rien. D’aucuns disent de leurs collègues plus anciens qu’ils font partie des murs… VOUS, vous faisiez partie des meubles.
RÉIFICATION.
De la réification à la perte de soi
Jusqu’ici, vos demandes n’avaient jamais été entendues, mais par la suite, même votre avis n’a plus compté. Votre absence n’était pas remarquée, votre présence non plus. Les plantes, au moins, on les arrose, la table on la nettoie, les chaises on les range… Mais à vous, on ne vous accordait même plus ce degré de considération là. VOUS aviez disparu, tout simplement. (Mais c’était bien normal, ON disait que ça venait de votre handicap, la fatigue probablement !).
Et puis, ILS ont fini par ne plus rien vous demander, pour ne pas vous fatiguer davantage… Avant de clamer haut et fort que VOUS ne faisiez rien pour l’entreprise. Et peu à peu, plus personne n’a cru en vos capacités. Ni ILS, ni même ELLE, qui pourtant ne tarissait pas d’éloges à votre sujet quelques mois plus tôt.
VOUS êtes devenu partiellement compétent, pas toujours fiable, mais trop souvent fragile… Inadapté. C’était VOUS le problème. Mais pas un problème à résoudre, non, un problème à éliminer… Par tous les moyens.
Alors VOUS avez pris peur. La menace du stéréotype a fait son œuvre, réduisant encore vos capacités, déjà bien amochées, les biais cognitifs et l’effet Pygmalion ont fait le reste : VOUS êtes devenu, à leurs yeux comme aux vôtres, ce qu’ILS croyaient que vous étiez. Un homme, ou une femme, peu fiable, peu recommandable, sur qui personne ne pourrait plus jamais compter.
Il vous a fallu du temps, mais VOUS l’avez finalement compris, tous les coups seraient permis : votre avis ne compterait plus, votre souffrance importerait peu. VOUS n’étiez même plus le boulet du service, VOUS n’étiez tout simplement plus personne, plus rien. Même moins que rien.
Alors VOUS vous êtes perdu… VOUS avez perdu le peu de confiance en vous que vous aviez réussi à préserver jusqu’ici, malgré votre vécu chaotique, VOUS avez perdu votre estime de vous, et même votre petite flamme intérieure, celle qui vous animait.
PERTE DE SOI.
Perte de soi, disparition, et après ?
À quoi bon essayer puisque VOUS saviez que vous n’y arriveriez jamais ? À quoi bon demander de l’aide, puisqu’ON vous avait répété que toute aide était impossible ? À quoi bon vouloir nouer des liens avec des humains qui vous regardaient tantôt avec pitié, tantôt avec dégoût, si toutefois, par hasard, dans un moment d’égarement, leurs regards croisaient le vôtre ?
VOUS vous êtes alors demandé si VOUS aviez encore une place dans ce monde, si VOUS en aviez jamais eu une… À quoi bon espérer..? Oui, c’est à ce moment-là que VOUS avez voulu mourir. Enfin… VOUS vouliez surtout renoncer au droit de vivre, pour ne plus souffrir.
Une seule pensée vous obnubilait alors : faut-il mourir pour avoir le droit d’éprouver l’insouciance, ne serait-ce qu’un court instant ?
DISPARITION.
Heureusement, ELLES étaient là, et vous ont tendu la main, car, même au pays des Grenouilles, il reste encore quelques vrais humains. Au début, ELLES vous ont rassuré : ces Grenouilles ne pouvaient pas être si noires que vous le disiez.
ELLES vous ont parlé de croyances limitantes, de prophéties auto-réalisatrices, de schémas,… Et ELLES vous ont demandé de bien regarder autour de vous, et de vous raccrocher à la moindre petite paillette qui brillerait dans votre ciel. Et ces paillettes vous ont porté, juste assez pour vous autoriser à rester en vie. Encore un peu.
Alors ensuite, ELLES vous ont encouragé à communiquer, pour en faire apparaître de nouvelles, et même expliqué comment faire. VOUS avez appris à ne plus subir les jugements, à ne plus les prendre comme argent comptant. VOUS avez compris que votre valeur n’était pas proportionnelle à leur confort.
VOUS avez également réappris à communiquer sans violence, avec bienveillance, à continuer à dire vos besoins, comme vous l’aviez fait au début. Et d’ailleurs, ELLE aussi vous l’a conseillé : communiquer, c’est toujours la clé.
Et après ? Cette clé ouvre-t-elle vraiment toutes les portes ?
QU’EN EST-IL QUAND LE SOI N’EST DÉJÀ PLUS LÀ..?
Quand le soi n’est plus là, les pourris dansent
La Grenouille a ses raisons que la raison ignore, paraît-il, surtout quand elle est effrayée. Mais de quoi ont-elles peur, ces Grenouilles, quand elles se trouvent face à une personne handicapée en souffrance, qu’on voit à peine, après qu’elle a été déshumanisée, voire même réifiée ? C’est difficile à dire…
En tous cas, la communication non plus n’a pas fonctionné : tout ce que VOUS avez dit, ILS ont décidé que cela pourrait et serait retenu contre vous lors de votre procès. Et des procès, VOUS en avez vécu plusieurs depuis ! ILS ont dit que vous essayiez d’abuser de leurs bonnes grâces, de leur gentillesse, de leur faiblesse.
Alors ELLE a dit stop, que VOUS vous y étiez mal pris, que VOUS ne deviez pas devenir un problème, et que tout l’enjeu était de ne plus avoir à EN parler, de vos problèmes.
En… Dans ce “EN”, il y avait votre trouble, votre handicap, vos difficultés, vos besoins, vos souffrances. Le déni s’était transformé en invisibilisation de pleine conscience. Alors ELLES ont compris que le monde des Grenouilles était empreint d’une noirceur aussi invisible que corrosive. Et VOUS avez compris que vous alliez devoir continuer à EN souffrir, mais en silence cette fois, et qu’ELLES resteraient là à vos côtés, impuissantes, pour vous tenir la main, et vous tenir accroché à la vie. Encore un peu.
Mais ça ne s’est pas arrêté là. De fil en aiguille, ILS ont continué à se demander si VOUS étiez bien à votre place… Oubliant au passage que VOUS étiez là le premier. Et depuis fort longtemps. Alors, ILS en ont discuté ensemble et leurs impressions se sont renforcées, polarisées même.
Leur interrogation est devenue une certitude : le milieu dit “ordinaire” devait être réservé aux gens ordinaires, ou aux quelques handicapés extraordinaires, capables de compenser seuls leurs difficultés et de se rendre invisibles5. Mais VOUS, non seulement vous étiez un handicapé, mais en plus vous n’étiez pas un bon handicapé.
De fait, leur violence envers vous, bien que contestable sur le plan moral, voire même sur le plan légal, est devenue légitime. Alors ILS ont fait de leurs vérités subjectives des rumeurs, et peu à peu, telle une bête malade, VOUS vous êtes retrouvé mis au ban, à l’écart du reste du troupeau, sous leurs yeux à EUX. VOUS avez bien essayé d’en parler avec ELLE, mais ELLE, dans sa plus grande sagesse, n’a pas vu, pas entendu, et surtout n’a rien dit.
Voyons voyons, c’est gentil une Grenouille… Ça va aller, VOUS verrez. Mais la noirceur invisible qui vous corrodait s’est encore assombrie, poursuivant son œuvre funeste.
Et tandis que VOUS retourniez toute cette violence subie contre vous-même, EUX aussi ont commencé à se poser de sérieuses questions : s’ILS vous mettaient à l’écart, c’était probablement pour de (très !) bonnes raisons. Alors ILS et EUX en ont parlé ensemble, puis ILS ont commencé à se plaindre de vous, de concert. Et là, ELLE a entendu. Mais pas VOUS, EUX.
Petit à petit, les rumeurs sont devenues réalité. Leur vérité. La seule vérité acceptable, la vôtre étant bien trop sujette à caution, même si jamais personne ne s’était plaint de vous avant. Car, si au pays des aveugles, les borgnes sont rois, dans le monde des Grenouilles, ce sont les biais cognitifs qui font loi.
ELLE s’est mise à douter et, pour vous aider, ELLE est venue, ELLE a vu et surtout ELLE a tout vérifié : votre travail autrefois très bon est devenu très perfectible, votre santé est devenue trop fragile. Et VOUS aussi. Vos souffrances, autant que les violences que vous subissiez, sont restées invisibles à ses yeux à ELLE.
Alors ILS ont continué, se joignant à EUX, sous ses yeux à ELLE, qui les a crus. Et cette violence, devenue légitime autant qu’ordinaire, elle aussi, a crû. Mais elle est restée invisible.
QUAND LE SOI N’EST PLUS LÀ, LES POURRIS DANSENT… SUR VOTRE TOMBE
Alors toujours pour vous aider, vous protéger même, ELLE vous a dirigé vers un licenciement. Pas en raison de votre handicap (non non, ce serait de la discrimination6 sinon !), mais en raison de toutes vos difficultés, devenues si nombreuses et impossibles à résoudre depuis qu’elle en avait parlé avec EUX, de vos compétences si fragiles, de votre santé déjà tant altérée.
ELLE a dit que vous iriez mieux après. ELLES vous ont dit de prendre le temps d’y réfléchir, que parfois mieux vaut fuir que se battre en vain. Même si ce serait sans doute dommage. ELLES comprenaient, mais n’y pouvaient rien.
Et un soir, comme pour vous enfoncer ce clou invisible en plein cœur, IL vous a dit que oui, en effet, vous seriez peut-être mieux dans un autre type d’emploi, sans avoir d’interactions avec le reste du monde. “VOUS savez bien, a-t-IL ajouté, avec beaucoup de bienveillance, que les gens comme vous dérangent l’ordre établi… C’est parce que vous ne rentrez pas dans les cases.”
Oui oui, VOUS avez bien compris : ON ne peut pas (et surtout ON ne veut pas !) demander aux autres d’être gentils avec vous, et encore moins de faire un pas dans votre direction, un pas pour une réelle inclusion.
Alors si VOUS avez un handicap et éprouvez, en plus de vos difficultés, des besoins humains fondamentaux, comme les besoins de respect, de bienveillance, d’appartenance, ou de considération, alors ON vous recommandera de mettre en application une maxime bien connue :
POUR VIVRE HEUREUX, SURTOUT, RESTEZ BIEN CACHÉ.
Un nouveau départ, en commençant par la fin
Quand j’étais petite, je lisais beaucoup de romans et j’aimais particulièrement ceux de la collection Folio Junior Édition Spéciale : on pouvait retourner le livre à l’envers et on tombait sur la rubrique “Et si c’était par la fin que tout commençait ?”, qui donnait accès à des quiz ou autres sur l’histoire. Alors aujourd’hui, j’ai eu envie de faire pareil…
Sauf que je ne donnerai pas les réponses, d’une part parce que ces questions n’appellent pas de réponses toute faites, et d’autre part parce que ce que je souhaite avant tout, c’est vous inviter à y réfléchir. N’hésitez pas à venir échanger en commentaire !
En utilisant cette infographie de l’INRS concernant les facteurs de risques psychosociaux, diriez-vous que les personnes handicapées qui vivent au pays des Grenouilles sont exposées à certains de ces risques, et si oui lesquels ?
Au pays des Grenouilles, les biais font loi. Citez un maximum de biais cognitifs en jeu dans cette histoire, en vous basant sur le Codex des biais cognitifs de Jm3. Combien pourrez-vous en trouver ?
Dans cette rubrique en fin de roman, on trouvait aussi nombre d’informations complémentaires. Je conclurai donc mon article par la citation d’un passage du livre Ce ne sera plus toi la victime, de Pierre Bordaberry.
Après nous avoir expliqué, dès les premières pages que tout le monde peut être victime de violences, et que “Comme les psys le disent souvent, les gens qui se présentent à nous sont les victimes de gens qui auraient dû, eux, venir nous voir.”, il décrit différents contextes dans lesquels la violence s’exprime, et en décortique les mécanismes sous-jacents.
Dans la partie sur la violence au travail, il introduit son propos avec le constat suivant : “Les chercheurs arrivent à la conclusion suivante sur les violences au travail : elles ne sont possibles que parce que l’environnement de travail les permet :
- Soit parce que cet environnement lui-même crée de l’agressivité
- Soit parce que cet environnement autorise les comportements violents entre personnes
- Soit parce que les supérieurs ajoutent de la violence à la violence.«
Vous savez ce qu’on dit, quand le chat n’est pas là… Mais tout ça n’est donc pas une fatalité. Alors, que vous soyez victime, témoin, ou RH, ne restez pas seul. Informez-vous. Chacun de NOUS peut (et doit !) contribuer à faire changer les choses.
Un nouveau départ, en commençant par la fin.
Ressources complémentaires
- Une vidéo de l’INRS pour mieux comprendre à quoi peuvent ressembler les violences au travail :
- Un violentomètre adapté au contexte professionnel, conçu par la ville de Paris et plusieurs syndicats professionnels, pour vous aider à y voir clair (à téléchargez en cliquant sur l’image) :

- Des sites à consulter (en cliquant sur chaque post-it) :
- Un article sur la neurodivergeence
Plume de Bleuet
Un post-it n’arrivant jamais seul, je complète à mon tour la boîte à outils proposée !
- Les obligations légales de l’employeur
L’employeur est responsable de la santé au travail de ses salarié·es. Les actes répétés ayant pour effet une altération de sa santé mentale sont des actes de harcèlement moral (peu importe l’intention). Par ailleurs, le Cour de cassation a confirmé à plusieurs reprises que le non respect des préconisations de la médecine du travail en cas de RQTH constitue une forme de harcèlement.
Selon l’article L.4121-1 du Code du travail : L’employeur prend les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs. Ces mesures comprennent : des actions de prévention des risques professionnels, des actions d’information et de formation ainsi que la mise en place d’une organisation et de moyens adaptés.
Selon l’article L.11-52-1 du Code du travail : Aucun salarié ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation de ses conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d’altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel.
- La table ronde Composiday 2025 sur les droits au travail aborde ce sujet.
- Une brochure de l’INRS pour savoir à qui s’adresser en cas de problème au travail (cliquer sur l’image pour y accéder)

- Une lecture incontournable pour les personnes minorisées en milieu de travail :
C’est quoi le visage de la domination dans notre société et donc au travail ? Comment vit-on cette norme hégémonique alors qu’on n’est ni blanc·he, ni homme, ni hétérosexuel·le, ni valide ? Faut-il négocier des espaces pour exister ou bien partir ? Comment faire respecter son humanité dans ces équipes où on passe la plupart de son temps ? Comment répondre aux micro-agressions et au déni de compétences quand on est une personne minorisée ? cliquer sur l’image pour voir sur le site des éditions Daronnes.
- Un dossier à l’intention des employeurs réalisé par des personnes concernées par le TDAH, avec l’appui d’une psychologue, à consulter ici
Les aménagements au travail sont un droit acquis aux personnes handicapées, qui ne devrait jamais être remis en question. Si ton environnement de travail est hostile, partir n’est pas un échec : Le self-care, dans un monde qui exige qu’on s’épuise en silence, est un acte politique.
Si ces situations se répètent, ce n’est pas seulement à cause de quelques managers mal formés ou d’entreprises maladroites. C’est le produit d’un système économique qui repose sur la performance, la rentabilité et la normalisation des corps et des esprits. Un système s’attaque d’abord aux personnes les plus vulnérabilisées, que s’apelerio capitalisme.
Notes
1 -Le cossus cossus ou cossus gâte-bois est un papillon de nuit dont la chenille, xylophage, croît en dévorant le tronc d’un arbre de l’intérieur. Les chenilles étant nombreuses et imposantes, les arbres infestés, déjà affaiblis, n’y survivent pas toujours.
2– Concernant les enfants en milieu scolaire, la problématique est similaire. Voir à ce sujet le livre L’inclusion scolaire : perspectives psychosociales, de Mickaël Jury, Maria Popa-Roch et Odile Rohmer.
3– Selon l’article L114 du Code de l’action sociale et des familles : “Constitue un handicap, au sens de la présente loi, toute limitation d’activité ou restriction de participation à la vie en société subie dans son environnement par une personne en raison d’une altération substantielle, durable ou définitive d’une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques, d’un polyhandicap ou d’un trouble de santé invalidant.” 4– D’après la Convention relative aux droits des personnes handicapées : “le handicap résulte de l’interaction entre des personnes présentant des incapacités et les barrières comportementales et environnementales qui font obstacle à leur pleine et effective participation à la société sur la base de l’égalité avec les autres.”
5- Voir à ce sujet l’article de Petite Loutre qui démontre que le handicap invisible est avant tout une construction sociale.
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