
En tant qu’autiste, avoir une vie sociale et professionnelle, c’est comme marcher tous les jours en talons hauts dans une décharge. C’est faire face à la violence d’une société qui ne laisse aucune place à la différence, en essayant, tant bien que mal, de rester debout. Les personnes handicapées subissent la norme comme prérequis aux droits. Dire certains handicaps « invisibles », ne fournit qu’une excuse supplémentaire pour refuser toute adaptation. Naviguer à vue, entre clichés et attentes sociétales inadaptées, est le quotidien de Plume de Bleuet, à qui je laisse la parole.
Dans quelle case m’as tu rangée ?
Quand on rencontre une personne pour la première fois, on a tendance, malgré soi, à la ranger dans des cases. C’est humain, notre cerveau est programmé pour ça : ça permet de savoir très rapidement comment agir avec ce qui nous est inconnu. On peut lutter, modifier toutes ces petites cases, mais cela demande beaucoup de réflexion, et donc du temps, des connaissances, et de l’énergie, que l’on n’a pas toujours. Alors en attendant…
Dis-moi, dans quelle case m’as-tu rangée la première fois qu’on s’est vus ? Celle des autistes probablement, si tu le sais. Sinon, peut-être celle des filles hautaines et désagréables, car je souris peu. Pourtant, je suis un être humain, une femme, une mère, qui a un métier, des passions, des compétences… Mais bon, il paraît qu’on ne peut pas être à la fois compétente et chaleureuse.
Alors, laquelle de ces cases as-tu choisie pour moi ? Qu’as-tu vu de moi la première fois ? Et surtout, qu’en as-tu déduit ? Sais-tu à quel point c’est douloureux d’être sans arrêt incomprise et mal jugée ?
Si tu as connaissance de mon TSA, peut-être que tu m’as collé plein d’étiquettes, des clichés sur le manque d’empathie, les cris, ou les monologues interminables qui ne correspondent pas à ma vraie vie, qui ne correspondent pas à grand monde, d’ailleurs. Si tu as un doute, pense à l’image qu’on nous donne des loups dans les contes de fées.
Parce que mon autisme ne ressemble pas à ce qu’on voit dans les films, et encore moins aux clichés présents dans l’imaginaire collectif. Il ne ressemble qu’à moi. Parce que même dans cette petite case des autistes, on est toutes et tous différents.
L’autre problème, c’est que mon autisme, quand tu ne le vois pas, tu ne vois pas mes besoins, mes efforts constants, mon acharnement même, pour m’adapter : dirais-tu à une personne tétraplégique que, quand même, il faut faire un effort, monter l’escalier juste une fois, puisque l’ascenseur est en panne ? Moi, on me le demande tous les jours.

L’étiquette du handicap
Parfois, tu vois mes difficultés, mais tu penses que ce sont des excuses, que je me cache derrière mon handicap. D’autres fois, tu me demandes même : « Est-ce que tu veux vraiment cette étiquette de handicapée ?! » Non, bien sûr, personne ne choisit d’être handicapé. Ce n’est ni une mode, ni une excuse. Juste une réalité qui, un jour, m’a heurtée de plein fouet.
D’autres fois, tu oublies que je suis handicapée, et tu me dis que l’inclusion, en milieu scolaire ou en entreprise, n’est pas une bonne chose, pour un tas de raisons, dont la stigmatisation. Ça, j’avoue que ça me laisse songeuse… Car au fond, ce débat n’est-il pas le début de la stigmatisation ?
Et quand je te le rappelle, tu me dis que oui, mais c’est pas pareil, parce que moi ça ne se voit pas… Et puis, je peux m’adapter. Me suradapter donc, au prix d’un épuisement constant qui, si je n’y prends pas garde, me mènera probablement à la dépression ou au burn-out.
Et même là, tu ne verras rien… Car je serai devenue totalement invisible. N’était-ce pas ce que tu voulais ? Ou alors, tu me mettras à distance pour te préserver. Même si l’autisme n’est pas contagieux. Simplement par peur de la différence, et de l’inconnu.
Alors oui, mon autisme, plus tu le vois, mieux je me porte.
Plume de Bleuet
L’esprit humain est parfois très créatif, là où on l’attend le moins. L’invisibilité n’est qu’une excuse parmi d’autres, derrière laquelle on se cache en espérant ne pas dévoiler son validisme. Ce dernier ne vient pas de nulle part. C’est la société dans laquelle nous vivons, qui nous éduque de cette manière. Ce traitement n’est pas réservé aux handicaps dits invisibles. D’autres excuses seront évoquées, en toute occasion, pour justifier le manque d’accessibilité. On ne demande peut-être pas aux paraplégiques de savoir monter un escalier, mais s’iels restent chez eux par absence d’aménagement, ça ne dérange personne.
Plume de Bleuet est co-autrice et co-illustratrice du livre « Femmes autistes : Témoignages ».





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