
Où on parle droit, code de la route et CMI. Parce que j’en suis pas à ma première comparaison pétée.
Il y a quelques jours, j’ai eu une conversation un peu tendue sur un réseau social à propos de CMI. Pour résumer, une personne valide avait trouvé particulièrement impoli qu’une personne handie lui passe devant à la caisse d’un magasin, sans lui adresser un petit signe, une explication du fait qu’elle était prioritaire. Elle se définissait elle même comme « bienveillante » et ne comprenait pas que je lui explique que son point de vue était validiste.
Spoiler, ça c’est pas bien terminé, je suis une méchante handicapée irrespectueuse qui n’essaye pas de comprendre les valides. Je prends le compliment comme tel.
De la bienveillance
Bienveillance, n.f : Disposition d’esprit inclinant à la compréhension, à l’indulgence envers autrui – Larousse
Bienveillance, nom féminin : 1. Sentiment qui porte à vouloir du bien à autrui. 2. Disposition favorable envers quelqu’un (souvent d’un rang ou d’un âge moindre) – Dictionnaire de l’Académie Française, édition 2024.
La bienveillance, valeur morale évidente dès qu’on parle handicap. Perso, ça me pose problème. Disposition d’esprit, compréhension, indulgence, disposition favorable. C’est joli sur le papier. (souvent d’un rang ou d’un âge moindre), ça pique un peu plus (merci l’académie française), et beaucoup s’en défendront, parce qu’iels ne le réalisent pas. C’est pourtant le fond de leur pensée, quand on déconstruit le mécanisme de la bienveillance.
La bienveillance est bien une affaire individuelle. Une disposition d’esprit, un sentiment, une disposition favorable : elle désigne ce qui se passe du côté de celleux qui la ressentent. C’est une inclination personnelle. Il n’existe pas de groupe bienveillant par nature. La bienveillance se joue dans les relations inter individuelles.
Quand on parle de société bienveillante, d’entreprise bienveillante, on transforme une disposition individuelle en qualité supposée d’un ensemble. Derrière cette abstraction, ce sont toujours des individus qui décident d’accorder, ou pas, leur attention, leur compréhension, leur aide ou leur faveur à d’autres personnes.
Le glissement est rapide. Être compréhensif, généreux, faire preuve de gentillesse. « Laisser passer » une personne handicapée. Lui « donner sa chance« . Faire un effort. Tu sens la pitié se rapprocher ?
Une personne bénéficiaire de la CMI passant avant tout le monde en caisse exerce un droit. La bienveillance ne peut pas constituer le fondement des droits des personnes handies, puisqu’elle est dépendante des dispositions d’esprit individuelles.
La bienveillance n’est jamais neutre
La bienveillance n’a rien d’universel. On coopère intuitivement plus avec les personnes qui appartiennent au même groupe social que nous. Ce qui signifie qu’au niveau d’une société, les personnes marginalisées récoltent moins de bienveillance que les personnes correspondant à la norme dominante, du fait de leur non appartenance au groupe majoritaire.
A qui nous sommes disposé·es à accorder notre confiance, notre coopération ou notre aide ? La bienveillance dépend de la manière on perçoit les personnes auxquelles elle s’adresse. Cette perception a des conséquences concrètes. Une étude1 s’est par exemple intéressée aux biais raciaux dans le contexte de l’adoption. Un niveau plus élevé de biais racial implicite (qu’on a pas conscience d’avoir, donc sans intention de discriminer) y est associé à une moindre volonté d’adopter des enfants noirs, et à des taux d’adoption plus faibles de ces enfants. RIP la bienveillance.
En s’intéressant au concept d’altruisme de proximité, au delà du débat « est-on vraiment plus sympa avec les gens qui nous ressemblent ? » toujours en cours dans les sciences sociales (la réponse est oui mais avec pas mal de nuances), on apprend que la coopération ne dépend pas seulement de l’appartenance à un groupe. Elle est modulée par ce que la personne gagne en retour, directement ou indirectement. Dans ce cadre, elle peut se montrer bienveillante avec une ou des personnes provenant d’autres groupes sociaux que les siens.
Qu’aurait à gagner une personne valide à coopérer avec le groupe social handi ?
Don et contre-don
Socialement, le don est rarement un geste gratuit. Il s’inscrit dans une relation de réciprocité : donner, recevoir, rendre. La personne qui reçoit est impliquée dans une obligation implicite de retour, même si celui-ci peut être différé, symbolique, et prendre une forme différente du don initial.
La bienveillance peut être adressée à quelqu’un·e qui n’appartient pas à notre groupe, mais implique un bénéfice attendu, un contre-don, souvent inconsciemment. Si ce retour ne vient pas, l’interaction laisse place à la déception, voire au ressentiment. On se montre bienveillant sans avoir l’impression de demander quoi que ce soit, tout en considérant que l’autre nous doit quelque chose.
Dans l’exemple du passage en caisse, la personne valide, par bienveillance, laisse passer la personne handicapée : elle lui donne la priorité, l’autorise à prendre une place différente de celle du groupe dominant. Mais quelque chose, un signe, une explication, est attendu en retour : la reconnaissance du fait que cette bienveillance existe. Si cette obligation de retour implicite n’est pas respectée, c’est de l’impolitesse, et donc une justification de rejet social : les codes n’ont pas été respectés.
Petit décryptage d’attendus sociaux
Attention, ça pique.
Partons d’un post LinkedIn lambda, comme il en existe des centaines. Ici, une Entreprise Adaptée milite pour l’inclusion des personnes handies, en toute bienveillance (lol). 318 likes, 46 reposts.

Arrêtez moi si je me trompe, mais de base, on recrute de la main d’œuvre parce qu’on en a besoin. Sans masse salariale, l’entreprise se casse la gueule : personne n’est là pour faire rentrer la thune en produisant.
Ici, le chef d’entreprise n’a pas recruté deux personnes handies. Il leur a offert une véritable chance. La place de salariat devient une possession qu’on choisit de donner à quelqu’un d’autre, par bienveillance. Le texte indique quelle contrepartie on attend de la personne handicapée : ne jamais oublier celui qui aurait donné. La reconnaissance n’est pas facultative, elle doit même être éternelle. Je t’ai donné une chance ; tu dois te souvenir de moi jusqu’à ton dernier souffle. Etre embauchée, pour une personne handie, crée une dette indélébile.
L’image renforce cette hiérarchie. Le chef d’entreprise, plus grand, habillé en chics vêtements de ville, se tient au centre et entoure les salarié·es de ses bras. Elleux portent les mêmes vêtements de travail, le même tablier. Celui qui donne est identifiable et individualisé, celleux qui reçoivent sont anonymes et uniformisé·es, et portent la marque de l’appartenance à l’entreprise.
Sous ce post, j’ai relevé deux commentaires.
» C’est un choix important de société. D’un côté, on se plaint du déficit, du manque d’actifs pour nos retraites et de l’autre côté on discrimine, par méconnaissance et préjugés. La facture de l’inclusion est bien moins chère que celle de l’exclusion. »
Ici, embaucher des personnes handies est un important choix de société. Pas parce qu’avoir une place dans cette société est un droit partagé par toustes, mais parce que la personne handie doit supporter le système économique en donnant de sa personne. C’est un calcul monétaire brutal : les valides ne sont pas assez nombreux·ses pour payer nos retraites, embauchons les personnes dont on ne voulait pas, à la base, ça nous coutera moins cher.
Dans ce commentaire, la facture de l’inclusion est adressée aux valides, qui payent l’existence des personnes handies (si ça vous rappelle des affiches de propagande nazie, c’est normal), et c’est aux valides de choisir comment : en incluant ou en excluant. La société valide serait en position de donner, mais ce don appelle un contre-don : en échange, la personne handicapée doit permettre au système économique de tenir. Ce n’est pas une citoyenne à qui l’accès à l’emploi doit être garanti ; on attend qu’elle rende la faveur accordée par le remboursement de sa facture. L’inclusion doit être justifiée : si ça rapporte au système, c’est ok.
» Trop souvent, nous recrutons à partir de ce que nous voyons sur un CV, alors que certaines des plus grandes qualités professionnelles — la résilience, l’adaptabilité, la persévérance, l’engagement et la capacité à apprendre — ne tiennent dans aucune case. L’inclusion commence donc aussi par un changement de regard : ne plus chercher uniquement des profils qui correspondent à nos critères, mais savoir reconnaître des talents là où nous n’avions pas pensé les chercher. Donner accès à l’opportunité, ce n’est pas faire une faveur. C’est parfois simplement permettre à une personne de révéler ce qu’elle avait déjà en elle. »
Ce commentaire présente le recrutement de personnes handicapées comme une manière de découvrir des talents cachés. Les compétences professionnelles ne sont en aucun cas une évidence ; il faut gratter la surface pour trouver des pépites. Résilience, adaptabilité, persévérance et engagement. Ce que le recruteur est invité à rechercher n’est pas un savoir-faire, mais un potentiel à façonner.
Les qualités évoquées parlent de la capacité à supporter les contraintes, à surmonter les obstacles et à s’investir. On attend une forme d’abnégation, érigée en compétence professionnelle. La personne handicapée idéalisée n’est pas celle qui a un savoir-faire que l’on reconnaît et rémunère. C’est celle qui accepte de se laisser former, transformer, de s’adapter aux contraintes de l’entreprise et de montrer son engagement en preuve de sa valeur. Le talent caché est-il plutôt une disposition au don de soi ?
L’employeur a une place de révélateur. Il permet au potentiel d’exister. La personne handie possède des qualités dont elle est incapable de se servir. Il faut qu’une personne valide la révèle à elle-même. La personne handicapée n’est pas sujet de ses propres compétences, mais objet d’une révélation opérée par un tiers. Cette rhétorique prétend rendre du pouvoir aux handi·es tout en plaçant le pouvoir entre les mains de la personne valide qui voit, reconnaît, et permet à la personne de devenir ce qu’elle est supposée être.
L’auteur du post, comme les deux personnes qui le commentent, sont intimement persuadé·es de leur propre bienveillance. Leur posture relève surtout de l’infantilisation et de la domination. Ce qui est attendu dépasse un travail effectué : il faut donner de soi, faire preuve d’un engagement sans faille, se montrer résilient·e, adaptable, persévérant·e, et économiquement rentable.
À la faveur accordée répond une exigence qui touche à l’intime, à la soumission. Cette bienveillance envers un groupe social non dominant n’est possible qu’à condition de le percevoir comme vulnérable, dépendant et en besoin d’aide. La personne valide peut alors occuper une position de sauveuse, et la personne handie conserve sa place de débitrice.
Alors, cette bienveillance, on en veut toujours ?
CMI : de l’exercice d’un droit dans l’espace public
La CMI est un cas très concret, illustrant la différence entre le droit formel et la possibilité de l’exercer dans l’espace social.
Les représentations sociales du handicap sont marquées par des conceptions négatives. Elles influencent la manière dont les personnes handicapées sont traitées dans les interactions quotdidiennes. Affirmer publiquement son identité handie expose à ce regard social, qui oblige les concerné·es à gérer leur présence dans l’espace public : rendre certains éléments de leur handicap plus visibles, en minimiser d’autres, devoir en expliquer ou justifier certains, quand bien même elles participent simplement de la vie sociale ordinaire.
Se présenter comme personne handicapée a un coût social. Exercer les droits inhérents la CMI oblige la personne bénéficiaire à brusquement s’affirmer comme différent·e, et, dans l’esprit de beaucoup, comme privilégié·e bénéficiant de droits particuliers. C’est une double contrariété dans l’ordre établi valide, qui impose l’ordre d’arrivée dans une file d’attente comme notion sacrée.
La règle du « premier arrivé, premier servi » semble tellement évidente qu’on oublie que c’est un choix d’organisation : peu importent les besoins, les contraintes ou les difficultés, ce qui compte, c’est d’être là avant. Cette logique découle d’une conception capitaliste des rapports sociaux, où la compétition serait naturelle, la position acquise légitime et où chacun·e est renvoyé·e à sa capacité à se placer devant les autres. Les besoins, l’équité, pourraient au contraire être un autre choix d’organisation collective, qui dépasseraient largement le statut de handicap.
La priorité accordée par la CMI ne perturbe pas une règle naturellement juste, elle pointe les limites d’un système dans lequel les besoins particuliers et l’individualité doivent rester les exceptions les plus discrètes possibles. Une personne qui présente sa CMI signale son besoin, s’expose au regard des autres et doit justifier pourquoi elle ne se soumet pas à la règle commune. Les personnes valides se voient alors arracher quelque chose d’infiniment précieux (leur place dans la file d’attente), au bénéfice d’un·e inconnu·e.
Cette perte (inestimable, ça va de soi) n’est acceptable si la personne qui en profite est analysée comme légitime. Céder sa place est alors un acte de bienveillance, qui permet aux personnes valides de se percevoir comme généreuses. Elles peuvent tirer de ce renoncement une reconnaissance morale, un statut social « bon », une place au paradis. Cette bienveillance repose surtout sur une appréciation personnelle de la situation. Qui a réellement besoin de passer devant ? Qui peut attendre ? À partir de quels critères en décide-t-on ? La priorité est une faveur dont les personnes valides s’arrogent le droit d’évaluer la légitimité.
Spoiler, on sait parfaitement s’organiser autrement que « c’est le premier arrivé qui passe ». Quand j’entends priorité, j’entends code de la route. (ouais c’est l’heure de la comparaison pétée, kestuvafer ?)
Le Code de la route contient une multitude de règles : priorité à droite, priorité dans un carrefour à sens giratoire, priorité au piéton qui traverse, passage des véhicules prioritaires, etc. Dans toutes ces situations, la priorité n’est ni un cadeau ni un don, c’est juste une règle. On ne demande pas à la personne qui conduit un véhicule de secours de prouver qu’iel est suffisamment pressé pour mériter qu’on lea laisse passer. Personne ne lui demande non plus de sourire, d’être sympa, de remercier individuellement chaque conducteur·ice qui s’arrête.
Le piéton n’a pas à être suffisamment vulnérable ou reconnaissant pour que son droit soit respecté (théoriquement, mais là aussi on est confronté·es à la loi du plus fort). La priorité à l’intérieur d’un rond-point fonctionne selon un principe qui n’a rien à voir avec le « premier arrivé, premier servi ». Le véhicule déjà engagé est prioritaire sur celui qui souhaite y entrer. On accepte qu’une personne qui arrive après puisse passer avant, parce que la configuration le justifie. La loi ne demande pas qui était là avant, qui est le plus méritant, le plus fort, le plus souriant. Elle ne demande pas aux conducteurices de négocier leur passage. Elle prend en compte les contraintes concrètes de la situation et organise la priorité en conséquence.
Un automobiliste qui s’arrête à un feu rouge ne fait pas preuve de générosité envers les personnes qui ont le feu vert. Un conducteur qui cède le passage à un piéton n’accomplit pas un sacrifice moral. Une personne qui laisse passer un véhicule de secours ne devient pas, pour autant, une personne particulièrement bienveillante. La courtoisie peut s’ajouter, mais ne constitue pas la condition du respect de la règle.
Nous acceptons au quotidien, que tout le monde ne bénéficie des mêmes règles au même moment, qu’une situation particulière puisse justifier une obligation particulière. Nous acceptons qu’une personne doive attendre tandis qu’une autre passe devant elle, sans considérer que cette dernière lui vole quelque chose.
C’est ce qui devrait pouvoir être pensé pour les droits liés à la CMI. La priorité n’a pas besoin d’être transformée en faveur personnelle. Elle doit être comprise comme ce qu’elle est : une règle collective destinée à tenir compte d’une situation particulière.
Dans la réalité, cette règle devient une négociation entre individus, dépendante de la bienveillance : « Est-ce que vous pouvez me laisser passer ? », « Pourquoi ? », « Vous avez vraiment besoin ? », « Vous ne pouvez pas attendre ? » Ce qui est en jeu n’est pas uniquement la manière dont les valides se comportent avec les personnes handicapées, mais la possibilité, pour celles-ci, d’exercer leurs droits sans devoir négocier en permanence leur propre légitimité.
Lorsque la bienveillance disparaît, le droit, lui, est toujours là. Et c’est bien ça qu’on demande au quotidien : le respect de nos droits (et quelques droits en plus, parce que les méchant·es handi·es que nous sommes n’en ont jamais assez) (et aussi, sans vouloir trop en demander, qu’on arrête de massacrer les droits existants).
Nous n’avons pas besoin de bienfaiteur·ices
Nous avons besoin, comme toute minorité, de ne plus être écrasé·es par le système d’oppression en place. La soi disant bienveillance valide fait partie intégrante de ce système : elle prétend remplacer un droit humain par une disposition d’esprit.
Dans une société oppressive, les dispositions d’esprits sont généralement défavorables aux personnes minorisées. Même sous couvert de bons sentiments, ça ne fonctionne pas. La bienveillance masque le rapport de pouvoir, sans le supprimer. C’est une façade qui cautionne et reproduit le validisme social.
Il en est de même pour les autres oppressions. Personne n’a besoin de votre bienveillance. Nous avons besoin d’une place, celle que vous refusez de reconnaître comme notre, même quand le droit vous intime de vous effacer.

- Implicit bias predicts less willingness and less frequent adoption of Black children more than explicit bias ↩︎
Tu peux faire un don pour soutenir mon travail ❤️

Un espace d’échange pour adultes autistes
Tu souhaites discuter avec d’autres personnes autistes ou en questionnement ?
Clique sur le bouton, on t’explique tout !



Commenter